UN nouvel S.O.S. partit de l’antenne d’EPI 1. Il demandait la collaboration immédiate des plus grands cerveaux électroniques du monde.
Les réponses arrivèrent aussitôt de partout. Tous les ordinateurs disponibles furent mis à la disposition de Lukos et de son équipe. Mais ceux qui étaient disponibles n’étaient évidemment ni les plus grands ni les meilleurs. Pour ceux-ci on obtint des promesses. Dès qu’ils auraient un instant de libre, entre deux programmes, on ne demandait pas mieux, on ferait l’impossible, etc.
Simon fit entrer trois caméras dans la chambre d’Eléa. Il fit braquer l’une sur la saignée du bras où s’enfonçait l’aiguille dispensatrice du sérum de la dernière ressource, l’autre sur le visage aux yeux fermés, aux joues devenues creuses, la troisième sur le corps de nouveau dénudé, et tragiquement amaigri.
Il fit envoyer ces images sur l’antenne d’EPI 1, vers les yeux et les oreilles des hommes. Et il parla :
— Elle va mourir, dit-il. Elle va mourir parce que nous ne la comprenons pas. Elle meurt de faim, et nous la laissons mourir parce que nous ne la comprenons pas quand elle nous dit avec quoi nous pourrions la nourrir. Elle va mourir parce que ceux qui pourraient nous aider à la comprendre ne veulent pas distraire une minute du temps de leurs précieux ordinateurs, occupés à comparer le prix de revient d’un boulon à tête octogonale à celui d’un boulon à tête hexagonale, ou à calculer la meilleure répartition des points de vente des mouchoirs en papier selon le sexe, l’âge et la couleur des habitants !
« Regardez-la, regardez-la bien, vous ne la verrez plus, elle va mourir... Nous les hommes d’aujourd’hui, nous avons mobilisé une puissance énorme, et les plus grandes intelligences de notre temps, pour aller la chercher dans son sommeil au fond de la glace, et pour la tuer. Honte à nous !
Il se tut un instant, et répéta doucement, d’une voix accablée :
— Honte à nous...
John Gartner, P.D.G. de la Mécanique et Electronique Intercontinentale, vit l’émission de son jet particulier. Il allait de Détroit à Bruxelles. Il donnait ses instructions aux collaborateurs qui l’accompagnaient et à ceux qui recevaient, au loin, leur conversation codée. Il passait à 30 000 mètres au-dessus des Açores. Il prenait son petit déjeuner. Il venait d’aspirer avec un chalumeau le jaune d’un œuf à la coque cuit dans une enveloppe stérilisée transparente. Il en était au jus d’orange et au whisky. Il dit :
— This boy is right[7]. Honte à nous si nous ne faisons rien.
Il donna l’ordre de mettre immédiatement à la disposition de l’EPI tous les grands calculateurs du Trust. Il y en avait sept en Amérique, neuf en Europe, trois en Asie et un en Afrique.
Ses collaborateurs affolés lui exposèrent quelles perturbations épouvantables cela allait causer dans tous les domaines de l’activité de la firme. Il leur faudrait des mois pour s’en remettre. Et il y aurait des dégâts qu’on ne pourrait pas réparer.
— Ça ne fait rien, dit-il. Honte à nous si nous ne faisons rien.
C’était un homme, et vraiment il avait honte. C’était aussi un homme efficace, et un homme d’affaires. Il donna des instructions pour que sa décision fût portée à la connaissance de tout le monde, par tous les moyens, et tout de suite. Les résultats en furent les suivants :
Dans le domaine de l’efficacité, la décision du P.D.G. de la Mécanique et Electronique Intercontinentale fit que les affaires augmentèrent de 17 %.
Dans le domaine des affaires, la popularité et les ventes de M.E.I. allumèrent une réaction en chaîne. Tous les grands trusts mondiaux, les centres de recherches, les universités, les ministères, le Pentagone lui-même et le Bureau Russe de Balistique firent savoir à Lukos, dans les heures qui suivirent, que leurs cerveaux électroniques étaient à sa disposition. Qu’il veuille bien, seulement, si cela était possible, se hâter.
C’était une recommandation dérisoire. Tous, à 612, savaient qu’ils luttaient contre la mort. Eléa s’affaiblissait d’heure en heure. Elle avait accepté d’essayer d’autres nourritures, mais son estomac, lui, ne les acceptait pas. Et elle répétait toujours la même suite de sons qui semblaient composer deux mots, peut-être trois. Comprendre ces trois mots, la totalité de la plus subtile technique de toutes les nations travaillait pour cela.
Du bout de la Terre, Lukos tenta et réussit la plus fantastique association. Sur ses indications, tous les grands calculateurs furent reliés les uns aux autres, par fil, sans fil, ondes-images et ondes-sons, avec relais de tous les satellites stationnaires. Pendant quelques heures, les grands cerveaux serviteurs de firmes concurrentes, d’états-majors ennemis, d’idéologies opposées, de races haineuses, furent unis en une seule immense intelligence qui entourait la terre entière et le ciel autour d’elle du réseau de ses communications nerveuses, et qui travaillait de toute sa capacité inimaginable dans le but minuscule et totalement désintéressé de comprendre trois mots...
Pour comprendre ces trois mots, il fallait comprendre la langue inconnue tout entière. Exténués, sales, les yeux rougis de sommeil, les techniciens de la Traductrice et ceux des émetteurs et récepteurs d’EPI1 se battaient contre les secondes et contre l’impossible. Sans arrêt, ils injectaient dans les circuits du Cerveau Total des fournées nouvelles de données et de problèmes, tous ceux que la Traductrice avait déjà examinés, et les nouvelles hypothèses de Lukos. Le cerveau génial de ce dernier semblait s’être dilaté à la mesure de son immense homologue électronique. Il communiquait avec lui à une vitesse invraisemblable, freinée seulement par les contraintes des émetteurs et des relais contre lesquels il prenait des colères furieuses. Il lui semblait qu’il aurait pu se passer d’eux, s’entendre directement avec l’Autre. Ces deux intelligences extraordinaires, celle qui vivait et celle qui semblait vivre, faisaient mieux que communiquer. Elles étaient sur le même plan, au-dessus du reste. Elles se comprenaient.
Simon allait de l’infirmerie à la Traductrice, de la Traductrice à l’infirmerie, impatient, houspillant les techniciens exténués qui l’envoyaient promener, et Lukos qui ne lui répondait même plus.
Enfin, il y eut le moment où, brusquement, tout devint clair. Parmi des milliards de combinaisons, le cerveau en trouva une logique, en tira des conclusions à la vitesse de la lumière, les combina et les éprouva, et, en moins de dix-sept secondes, livra à la Traductrice tous les secrets de la langue inconnue.
Puis il se défit. Les relais se désamorcèrent, les liaisons tombèrent, le réseau nerveux tissé autour du monde se rompit et se résorba. Du Grand Cerveau, il ne demeura plus que ses ganglions indépendants, redevenus ce qu’ils étaient auparavant, socialistes ou capitalistes, marchands ou militaires, au service des intérêts et des méfiances.
Entre les quatre murs d’aluminium de la grande salle de la Traductrice régnait le silence le plus absolu. Les deux techniciens de service aux armoires enregistreuses regardaient Lukos qui posait sur la platine réceptrice la petite bobine où étaient enregistrés les trois mots d’Eléa. Un micro les avait recueillis dans sa chambre, tels qu’elle les prononçait, de moins en moins forts, de moins en moins souvent...
Il y eut le petit claquement sec de la mise en place. Simon, les deux mains appuyées au dossier du siège de Lukos s’impatienta une fois de plus.
— Alors !...
Lukos abaissa le commutateur de démarrage. La bobine sembla faire un quart de tour, mais elle était déjà vide et l’imprimante cliquetait. Lukos tendit la main et détacha la feuille sut laquelle la Traductrice venait de livrer, en une micro-seconde, la traduction du mystère.
Il y jeta un coup d’œil tandis que Simon la lui arrachait des mains.
Simon lut la traduction française. Consterné, il regarda Lukos qui hocha la tête. Il avait eu, lui, le temps de lire l’albanais, l’anglais, l’allemand et l’arabe...
Il reprit la feuille et lut la suite. C’était la même chose. La même absurdité en 17 langues. Ça n’avait pas plus de sens en espagnol qu’en russe ou en chinois. En français, cela donnait :
DE MANGE MACHINE
Simon n’avait plus la force de parler à voix haute.
— Vos cerveaux... dit-il – sa voix était presque un murmure – vos grands cerveaux... de la merde...
La tête basse, le dos rond, il traîna ses pieds vers le mur le plus proche, s’agenouilla, s’allongea, tourna le dos à la lumière et s’endormit, le nez dans l’encoignure d’aluminium.
Il dormit neuf minutes. Il s’éveilla brusquement et se leva en criant :
— Lukos !...
Lukos était là, en train d’injecter dans la Traductrice des morceaux du texte trouvé dans l’objet-à-lire, et d’en déchiffrer les traductions livrées par l’imprimante.
C’étaient des morceaux d’une histoire au style surprenant, se déroulant dans un monde si étranger qu’il paraissait fantastique.
— Lukos ! dit Simon, est-ce que nous avons fait tout ça pour rien ?
— Non, dit Lukos, regardez...
Il lui tendit les feuilles imprimées.
— C’est du texte, ce n’est pas du galimatias ! Le Cerveau n’était pas idiot, ni moi non plus. Il a bien compris la langue, et ma Traductrice l’a bien assimilée. Vous voyez, elle traduit... Fidèlement... exactement... de mange machine.
— De mange machine...
— Ça veut dire quelque chose !... Elle a traduit des mots qui signifiaient quelque chose !... Nous ne comprenons pas parce que c’est nous qui sommes idiots !
— Je crois... je crois... dit Simon. Ecoute...
Il se mit tout à coup, dans l’espoir qui renaissait, à le tutoyer comme un frère...
— Tu peux brancher cette langue sur une de tes longueurs d’onde ?
— Je n’en ai pas de libre...
— Libères-en une ! Supprime une langue !
— Laquelle ?
— N’importe ! Le coréen, le tchèque, le soudanais, le français !
— Ils seront furieux !
— Tant pis, tant pis, TANT PIS pour leur fureur ! Tu crois que c’est le moment de s’en faire pour une fureur nationale ?
— Ionescu !
— Quoi ?
— Ionescu !... Il est mort... Il était le seul à parler roumain ! Je supprime le roumain et je prends sa longueur d’onde.
Lukos se leva, son siège d’acier gémit de bonheur.
— Allô !
Le géant turc criait dans un interphone, à mi-cloison :
— Allô Haka !... Tu dors, nom de Dieu !
Il rugit et se mit à l’insulter en turc.
Une voix ensommeillée répondit. Lukos lui donna des instructions en anglais, puis se tourna vers Simon.
— Dans deux minutes c’est fait...
Simon se précipitait vers la porte.
— Attends ! dit Lukos.
Il ouvrit un placard, prit dans un casier un micro-émetteur et un écouteur d’oreille aux couleurs roumaines et les tendit à Simon.
— Tiens, pour elle...
Simon prit les deux instruments minuscules.
— Fais attention, dit-il, que ta sacrée machine ne se mette pas à lui hurler dans le tympan !
— Je te promets, dit Lukos. Je surveillerai... Une douceur... rien qu’une douceur...
Il prit dans ses mains dures comme des briques articulées les deux mains de celui qui était devenu son ami pendant ces heures communes de monstrueux effort, et les serra doucement.
— Je te promets... Vas-y.
Quelques minutes plus tard, Simon entrait dans la chambre d’Eléa, après avoir alerté Lebeau, qui alertait à son tour Hoover et Léonova.
L’infirmière assise au chevet d’Eléa lisait un roman d’une collection sentimentale. Elle se leva en voyant la porte s’ouvrir et fit signe à Simon d’entrer en silence. Elle prit un air professionnellement soucieux pour regarder le visage d’Eléa. En réalité, elle s’en moquait, elle était encore dans son livre, la confession déchirante d’une femme abandonnée pour la troisième fois, elle saignait avec elle et maudissait les hommes, y compris celui qui venait d’arriver.
Simon se pencha vers Eléa dont le visage creusé par la dénutrition avait gardé sa couleur chaude. Les ailes du nez étaient devenues translucides. Les yeux étaient clos. La respiration soulevait à peine la poitrine. Il l’appela doucement par son nom.
— Eléa... Eléa...
Les paupières frémirent légèrement. Elle était consciente, elle l’entendait.
Léonova entra, suivie de Lebeau et de Hoover, qui tenait une liasse d’agrandissements photographiques. Il les montra de loin à Simon. Celui-ci fit de la tête un geste d’acquiescement, et rassembla de nouveau toute son attention sur Eléa. Il posa le micro-émetteur sur le drap bleu tout près du vidage émacié, souleva une boucle de cheveux soyeux, découvrant l’oreille gauche pareille à une fleur pâle, et introduisit délicatement l’écouteur dans l’ombre rosé du conduit auditif.
Eléa eut le commencement d’un réflexe pour secouer la tête et rejeter ce qui était peut-être l’amorce d’une nouvelle torture. Mais elle y renonça, épuisée.
Simon parla aussitôt, pour la rassurer, tout de suite. Il dit très bas, en français :
— Vous me comprenez... maintenant vous me comprenez !...
Et dans l’oreille d’Eléa une voix masculine lui chuchota dans sa langue :
« ... maintenant vous me comprenez... vous me comprenez et je peux vous comprendre... »
Ceux qui la regardaient virent sa respiration s’arrêter, puis repartir. Léonova, pleine de compassion, s’approcha du lit, prit une main d’Eléa et commença à lui parler en russe avec toute la chaleur de son cœur.
Simon releva la tête, la regarda avec des yeux féroces, et lui fit signe de s’écarter. Elle obéit, un peu interdite. Simon tendit la main vers les photos. Hoover les lui donna.
Il y eut dans l’oreille gauche d’Eléa un ruisseau de compassion débité à toute vitesse par une voix féminine qu’elle comprenait, et dans son oreille droite un torrent rocailleux qu’elle ne comprenait pas. Puis un silence. Puis la voix masculine reprit :
— Pouvez-vous ouvrir les yeux ?... Pouvez-vous ouvrir les yeux ?... Essayez...
Il se tut. Ils la regardèrent. Ses paupières tremblaient.
— Essayez... Encore... Nous sommes vos amis... Courage...
Et les yeux s’ouvrirent.
On ne s’y habituait pas. On ne pouvait pas s’y habituer. On n’avait jamais vu d’yeux aussi grands, d’un bleu aussi profond. Ils avaient un peu pâli, ils n’étaient plus du bleu de fond de la nuit, mais du bleu d’après le crépuscule, du côté d’où la nuit vient, après la tempête, quand le grand vent a lavé le ciel avec les vagues. Et des poissons d’or y sont restés accrochés.
— Regardez !... Regardez !... disait la voix. Où est mange-machine ?
Devant ses yeux, deux mains tenaient une image, la remplaçaient par une autre, une autre... C’étaient des images représentant des objets qui lui étaient familiers.
— Mange-machine ?... Où est mange-machine ? Manger ? Vivre ? Pourquoi ? A quoi bon ?
— Regardez !... Regardez !... Où est mange-machine ?... Où est mange-machine ?
Dormir... Oublier... Mourir...
— Non ! Ne fermez pas les yeux ! Regardez !... Regardez encore... Ce sont les objets qu’on a trouvés avec vous... L’un d’eux doit être mange-machine. Regardez !... Je vais les montrer encore... Si vous voyez mange-machine, fermez les yeux, et rouvrez-les...
A la sixième photo, elle ferma les yeux, et les rouvrit.
— Vite ! dit Simon.
Il tendit la photo à Hoover qui se précipita dehors avec le poids et la vitesse d’un cyclone.
C’était un des objets non encore examinés, qu’on avait replacés dans le socle, à côté de l’arme.
Il est bon d’expliquer rapidement ce qui rendit si difficile le déchiffrage et la compréhension de la langue d’Eléa. C’est qu’en réalité, ce n’est pas une langue, mais deux : la langue féminine langue masculine, totalement différentes l’une de l’autre dans leur syntaxe comme dans leur vocabulaire. Bien entendu, les hommes et les femmes comprennent l’une et l’autre, mais les hommes parlent la langue masculine, qui a son masculin et son féminin, et les femmes parlent la langue féminine, qui a son féminin et son masculin. Et dans l’écriture, c’est parfois la langue masculine, parfois la langue féminine qui sont employées, selon l’heure ou la saison où se passe l’action, selon la couleur, la température, l’agitation ou le calme, selon la montagne ou la mer, etc. Et parfois les deux langues sont mêlées.
Il est difficile de donner un exemple de la différence entre la langue-lui et la langue-elle, puisque deux termes équivalents ne peuvent être traduits que par le même mot. L’homme dirait : « qu’il faudra sans épines », la femme dirait : « pétales du soleil couchant », et l’un et l’autre comprendraient qu’il s’agit de la rose. C’est un exemple approximatif : au temps d’Eléa les hommes n’avaient pas encore inventé la rose.